Chansons de l'Exil en Provence

Italie

Lina
Lina chante Mamma
Lina sur l'Ave Maria

Chanter, c'est prendre corps avec la vie

Propos recueillis par Marie d'Hombres

Je rencontre Lina à la maison de retraite. Elle est dans sa chambre, recroquevillée en chien de fusil sur son lit. La fenêtre est ouverte, il fait froid. Elle accepte volontiers de me voir et s’installe avec notre aide dans son fauteuil. « Je vais vous parler à une condition, m’annonce-t-elle, que vous remettiez ce que je dis à l’envers à l’endroit ! »

Au début, Lina, dont la voix est faible et le souffle un peu court, me fait l’effet d’un petit oiseau fragile ; j’ai parfois peur de la brusquer, et lorsqu’elle ferme les yeux, lorsqu’elle s’arrête quelques minutes, je me demande si je ne la fatigue pas. Si parler ne la fatigue pas. Si mes questions ne l’ennuient pas. Mais non, Lina me dit que tout va bien et il y a dans sa manière de parler une vigueur, un humour et une grâce qui me déconcertent.

Lina, née en 1921, a des talents de conteuse et de poète. Elle chante également une comptine italienne que sa mère lui chantait puis qu’elle chantait elle-même, le soir, au chevet du lit des enfants: «Avec ça, vous allez sûrement vous endormir » me prévient-elle auparavant. Sa voix fluette et faible entame une douce mélodie. C’est un moment magnifique. Lina, les yeux fermés, fredonne « Mama, son tanto felice / perche retorno da te / la mia canzone ti dice / che il pui belgiorno per me... »

Quand Lina termine sa chanson et ouvre les yeux, elle sursaute : « Où suis-je ? » « Où sommes nous ? »

Elle est décédée en 2016.

« Je suis née en Italie, à Fontaniva, vers Padova. J’étais encore petite quand je suis venue en France. Maman était une femme obstinée. Quand elle avait quelque chose dans la tête, ce n’était pas prêt de sortir. Son mari venant en France pour travailler, elle voulait y aller aussi. Et lui, qui devait adorer sa femme, a accepté. On vivait alors chez mes grands-parents, des paysans et on a tout quitté pour le nord de la France, un village devenu aujourd’hui petite ville. Je n’arrive pas à retrouver le nom de ce patelin, ça n’a pas d’importance, mais je cherche, je cherche, je ne peux pas m’en empécher…

Maman était comme ça, elle avait un sacré caractère. Et elle a décidé de quitter la ferme bien portante de ses parents pour cette nouvelle vie du nord. Papa, maman, mes deux sœurs et moi. Nous sommes venus tous les cinq je crois. À moins que je ne sois née là. Je ne sais plus…Je déclare toujours que je suis née en Italie, je n’en suis pas si sûre, mais spontanément, c’est ce qui me vient.

Votre mère chantait beaucoup ?

Tout le temps ! Elle était toujours de bonne humeur, mais elle tenait son foyer ! La maitresse de maison portait bien son nom ! Il fallait qu’elle commande et elle n’aimait pas les mouligasses : les gens qui ont toujours mal quelque part sans savoir où, ceux qui ont envie d’autre chose que ce qu’ils ont. Mais elle était bonne ! Chez elle, toute le monde travaillait et tout le monde chantait des mélodies italiennes. C’était une famille de braves gens, des travailleurs s’aimant entre eux. Vous savez, quand on est étranger et qu’il faut quand même se débrouiller pour vivre, il faut travailler, beaucoup.

Quelles mélodies?

Tout ! Les airs d’église – parce que petite, j’allais tout le temps à la messe- ou bien un air entendu à la radio, à la télévision, dans le couloir. J’entendais une chanson le matin, je la reprenais toute la journée. Un air me revient, je le chante. Et s’il n’est pas bon, c’est pas grave ; si c’est ça, c’est bien ; si c’est pas ça, c’est bien quand même !

Elle chante :  Ela bela a canto – Ah comme c’est la bela bela … Una cansone de amor...

Ah, je mélange un peu le coton avec le fil mais enfin, c’est une chanson d’amour !  Près de moi tu es la plus belle ; voilà ce qu’elle dit. S’il n’y a pas d’amour en Italie, il n’y a rien !

Cette chanson, depuis quand la connaissez-vous?

Oh, j’ai dû l’apprendre quand j’étais petite… Aujourd’hui, je ne suis pas loin de cent ans !

Vous avez quatre-vingt quinze ans…

Seulement!

Les Italiens, on a quand même la bougeotte ; c’est pas toujours beau à voir. Quand on n’est pas bien quelque part, on cherche à trouver mieux ailleurs sans rien dire à personne. Que peut-on dire contre le fait de vouloir aller mieux ? Maman avait la bougeotte, papa était plus raisonnable.

Et vous ?

Un enfant aime toujours bouger. Le mot «bougeotte » n’a pas été créé pour les grandes personnes… Le tout, c’est de ne jamais nuire. Jamais. Toujours respecter.

Vous souvenez-vous de la période de la guerre ?

A l’époque, j’étais mariée et je ne vivais plus dans le Nord. Pourquoi étais-je mariée ? Ma vie est à la fois simple et compliquée. J’étais folle d’être mariée, mais il y avait un garçon qui me faisait la cour et il ne me déplaisait pas. Pour rien au monde, je n’aurais eu des relations intimes sans être mariée. Il était gentil, je l’aimais bien, alors pour pouvoir l’embrasser sans avoir l’impression de pécher, il fallait que je me marie.

Ne pas pécher, tout était là. Surtout ne pas pécher ! Ce principe a mené toute ma vie. Je ne le regrette pas Seigneur, c’est vous qui me l’avez demandé et je vous ai obéi. Je préfère obéir à Dieu qu’aux hommes qui ne sont pas toujours raisonnables.

Des chants d’église, lequel pourrait vous revenir ?

Il y avait toujours un qui me venait… L’Ave Maria par exemple. Lina chante un peu, puis traduit :  « Seigneur, protège mon fils qui est vivant ». Quelle mère ne veut pas protéger son enfant ?

Le soir, vos enfants vous demandaient-ils de chanter quelque chose au moment de se coucher ?

Quand les petits se couchent, on leur chante quelque chose ; c’est automatique, il n’y a pas besoin de demander, ça va tellement ensemble ! Je chantais des chansons italiennes, de ma mère.

La voix de Lina s’élève, faible et tremblante; elle ferme les yeux : Mamma son tanto felice - Perché retorno da te - La mia canzone ti dice - Che il pui belgiorno per me - Mamma son tanto felice - Vivere lontano perché...

Cette chanson dit : Maman, je suis très heureuse - parce que tu retournes chez toi et ma chanson te dit quel beau jour c’est pour moi… C’est une chanson que j’ai beaucoup entendue. Je pense qu’on a souvent séparé les enfants et les parents dans les générations précédentes : pour qu’une maman dise « le plus beau jour, c’est quand je reviendrai chez nous », c’est que devoir partir a été une perte terrible. Ces femmes qui quittaient leur famille par obéissance, sans pouvoir revenir avant longtemps parce qu’il n’y avait pas de voiture et qu’il fallait toujours marcher. Elles devaient partir pour un bout de temps, parfois à jamais. Et ça, c’est la pauvreté des gens. L’argent est maudit, le manque d’argent…

Quand vous chantez les chansons en italien, vous les traduisez souvent instantanément en français ?

Je chante en italien parce que la chanson me vient comme ça, puis je la chante en français. Mais quand je chante en français, il me semble entendre la voix de ma maman, alors je la chante de nouveau en italien. J’ai toujours fait comme ça : quand je traduisais les paroles d’une chanson en français, j’avais l’impression de la comprendre, mais une fois que cette jointure entre l’italien et le français était faite, il me semblait mieux la comprendre en italien.

(...) »

 

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